Aucun mot n’a été autant chargé, ni autant abîmé. Pour beaucoup, « Dieu » évoque un vieil homme dans le ciel, un juge qui surveille et punit, une puissance extérieure qu’il faudrait fléchir. Tant de personnes ont fui ce mot, et souvent pour de justes raisons : ce n’est pas l’Infini qu’elles rejetaient, mais une image trop petite qu’on leur avait donnée de lui.
Le mot lui-même dit pourtant autre chose. Du latin Deus, il remonte à dies, le jour, et à une racine qui signifie briller, luire. Dire « Dieu », c’est parler de la lumière. Non une puissance menaçante, mais la clarté même. Comme le souligne Jean-Yves Leloup, cette lumière est précisément ce qu’on ne voit pas, mais qui permet de voir : elle n’est pas un objet parmi les choses, elle est ce dans quoi les choses apparaissent, et qui habite jusqu’au cœur de la matière.
Car aucun mot ne peut contenir ce qu’il prétend nommer. « Dieu » n’est pas le nom d’un être parmi les êtres, fût-il le plus grand. Dès qu’on en fait un objet que l’on pourrait situer ou prouver, on l’a déjà manqué. Il ne se démontre pas, il se goûte ; il ne s’impose pas, il se laisse pressentir. « Je ne crois pas en Dieu, je le vis », disait Maurice Zundel. Tant qu’il reste une idée, il n’est qu’un concept ; dès qu’il est vécu, il devient souffle, présence.
Les Anciens appelaient l’incroyant athéos, non d’abord celui qui nie, mais celui qui souffre d’une sorte de cécité : il voit les choses, mais non la lumière qui les fait voir. Or ne plus percevoir cette présence dans les êtres, c’est risquer de les réduire à des objets. Reconnaître le divin, c’est au contraire voir la lumière dans le moindre vivant, dans l’arbre, dans la pierre, dans le visage de l’autre.
C’est pourquoi, dans ce lexique, le mot « Dieu » cède souvent la place à d’autres : la Source, l’Infini, l’Au-delà de tout, l’Essentiel, le Vivant. Non pour le renier, mais parce qu’un mot trop usé finit par ne plus rien ouvrir. Chacun n’est qu’un doigt pointé, jamais la lune. Lorsque l’Infini se révèle à Moïse, il ne se donne d’ailleurs aucun nom fixe, mais un mouvement, « Je suis qui je suis » (Exode 3,14) : non une identité arrêtée, mais l’Un caché au cœur du multiple, la lumière au cœur de la matière, la Présence plus proche de nous que nous-mêmes. Voir aussi Je-suis, lumière, YHWH.
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