La vérité n’est pas un savoir que l’on posséderait, une doctrine à défendre. Ce que l’on croit tenir comme vérité reste toujours partiel, lié à notre regard du moment. Il y a une différence entre avoir une vérité et être dans la vérité : la première s’accumule et se dispute, la seconde est un état d’ouverture où l’on devient transparent à ce qui est.
Les mots en disent long. Le grec alêtheia est formé du a privatif et de léthê, l’oubli, le sommeil, la léthargie. La vérité, c’est donc littéralement sortir du sommeil, être éveillé, dans la clarté. L’hébreu emet ajoute une autre nuance : ce qui est solide, ce qui tient, ce qui résiste aux explications et ne se laisse pas réduire par la seule raison.
C’est en Occident que le mot s’est rétréci, avec le latin veritas, souvent entendu comme l’accord de l’esprit avec la chose, l’exactitude d’un énoncé. Cette adéquation n’est pas fausse, mais elle n’est qu’une perception de la vérité, pas la vérité elle-même. Car l’éveil ne se possède pas.
Quand Jésus dit « Je suis la vérité » (Jean 14,6), on pourrait presque traduire « je suis éveillé », sorti du sommeil de l’oubli. Et ce « Je suis » n’est pas seulement le sien : c’est le Nom même de l’Être (Exode 3,14), cette présence éveillée qui habite chacun au plus profond. Il ne désigne pas un personnage à croire de l’extérieur, mais ce lieu en nous où, cessant de dormir dans nos illusions, nous sommes accordés au réel.
La tradition ancienne appelait gnosis cette connaissance-là : non une accumulation d’idées, mais une participation, où l’on devient ce que l’on connaît comme on devient ce que l’on aime. La vérité ne se démontre pas, elle se vit. « Là où je suis, je veux que vous soyez aussi » : entrer dans la vérité, c’est se laisser éveiller à ce Je-suis, pour peu qu’on aime assez la lumière.
Voir aussi Je-suis, éveil.
« Retour au lexique