Peu de mots ont été autant usés que celui-ci. À force de servir pour tout, il a fini par ne plus dire grand-chose, et l’on n’est même plus sûr de ce qu’on nomme en le prononçant. La tradition ose pourtant une parole vertigineuse : « Dieu est amour » (1 Jean 4,16). Non un être qui aimerait de loin, mais l’Amour lui-même, ce mouvement qui relie tout ce qui est. Tout le reste part de là, et vient laver ce que nous croyions savoir.
Car l’amour n’est pas d’abord un sentiment qui va et vient selon les jours, ni une émotion suspendue au comportement de l’autre. Il n’est pas une possession, encore moins ce « il faut aimer » qui pèse et culpabilise. Quand nous le réduisons à ce que nous ressentons, nous le livrons aux humeurs de l’ego.
Les Anciens avaient plusieurs mots là où nous n’en avons qu’un. L’eros est l’élan, le désir profond qui attire vers plus grand que soi. La philia est la tendresse du lien partagé. L’agapè est l’amour qui se donne sans rien attendre. Loin de s’opposer, ils s’appellent l’un l’autre. Le désir n’est pas à réprimer mais à reconnaître pour ce qu’il est vraiment, une soif d’Infini qui, mal orientée, se fixe sur des objets trop petits, et qui, laissée à sa profondeur, s’ouvre à l’Essentiel.
Dans sa vérité, l’amour n’est pas un lien tendu entre deux êtres séparés, il est la reconnaissance que cette séparation n’a jamais été entière. En nous cohabitent des voix qui voudraient être aimées et d’autres qui redoutent d’aimer, et aimer, c’est les laisser se réconcilier dans un même consentement. Aimer avec un cœur fini ce qui nous dépasse, voilà peut-être notre vocation la plus haute. Non produire un sentiment, mais consentir à ce qui, déjà, cherche à circuler entre nous.
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