Que devient le vivant en nous quand tout brûle autour de nous ?
Je ne pose pas cette question depuis un bureau frais. Je la pose depuis cet été, depuis cette chaleur qui s’est installée et ne lâche plus, et je dois commencer par dire les choses telles qu’elles sont : je suis en dissonance. Quelque chose en moi n’arrive plus à faire comme si de rien n’était.
Cette année avait d’ailleurs commencé par un feu. Dans la nuit du Nouvel An, l’incendie du Constellation à Crans-Montana a emporté 41 vies, dont une moitié d’enfants et d’adolescent·es, et nous avions alors pris le temps de nous y relier par une journée de méditation, parce qu’un feu pareil ne s’arrête pas au lieu qu’il frappe, il touche quelque chose en chacun·e de nous. Depuis, les feux n’ont pas cessé. La troisième vague de chaleur de l’été, des forêts qui flambent, des sols qui craquellent, et puis les guerres, à Gaza, en Iran, en Ukraine, qui brûlent elles aussi et détruisent des vies, des maisons, des champs et des oliviers. Je ne peux pas me raconter une autre histoire. Ce qui se passe se passe.
Et je le sens dans mon corps. Les ruisseaux que je connais depuis des années, où je m’arrête en chemin, où j’ai si souvent photographié la lumière et guetté les bêtes, disparaissent maintenant dès le début de l’été. Les oiseaux se taisent aux heures chaudes. Quelque chose se dessèche aussi au-dedans de moi, et je sais que je ne suis pas le seul. Beaucoup d’entre nous connaissent cette canicule intérieure sans lui avoir donné de nom. On parle aujourd’hui d’éco-anxiété, ou encore de solastalgie, ce mot forgé pour dire la douleur de voir se dégrader le monde qui nous abrite alors même que nous n’avons pas bougé de chez nous. Ces mots disent quelque chose de vrai, et derrière eux il y a notre sensibilité au vivant qui souffre, et qui souffre justement parce qu’elle est vivante. L’indifférence ne brûle pas. Si ça brûle en vous, c’est que quelque chose en vous aime, profondément, cette terre.

Alors regardons ce qui brûle au-dedans, sans détourner les yeux. Il y a la part qui s’affole et voudrait tout faire, tout de suite, et qui s’épuise jusqu’au burn-out, car il existe bel et bien un épuisement écologique, celui des personnes qui portent cette cause à bout de bras depuis des années. Il y a la part qui s’indigne et qui accuse, les autres et souvent nous-mêmes, et dont le feu finit par nous consumer, car la culpabilité n’est pas la responsabilité, elle accuse plus qu’elle n’invite à agir. Il y a la part qui n’en peut plus et qui préfère détourner le regard, fermer les volets comme on le fait aux heures chaudes. Et puis il y a cette part plus silencieuse, plus douloureuse, qui sent que quelque chose se meurt et s’éteint au-dedans, une forme de sécheresse de l’âme où la source semble tarie. Les feux des guerres, eux aussi, demandent à être écoutés au-dedans. On aurait envie de dire que c’est trop, que le climat suffit déjà, et c’est vrai que cela en rajoute à notre épuisement. Mais ce que nous refusons d’écouter ne s’éteint pas pour autant, il couve sous la cendre, et il pèse davantage de n’être pas reconnu. Accueillir en soi la douleur de Gaza, de l’Iran ou de l’Ukraine, ne serait-ce qu’un instant, sans se laisser emporter par elle, c’est déjà refuser que ces vies brûlent dans l’indifférence.
Car voici l’intuition qui s’impose à moi, et qui rejoint ce que Michel-Maxime Egger ne cesse de rappeler : cette crise n’est pas seulement climatique et politique, elle est aussi intérieure. Il y a une rupture en amont de toutes les autres, celle qui nous a fait croire que nous étions séparé·es du monde que nous habitons, séparé·es des bêtes, des arbres, des autres et de notre propre profondeur. Depuis des générations, nous sommes devenu·es performant·es, efficaces, fonctionnel·les, et le reste attend. Les émotions peuvent attendre, la forêt peut attendre, l’âme peut attendre. Notre manière d’habiter le monde reflète notre manière de nous habiter nous-mêmes, et quand j’écoute certaines prises de parole officielles sur le climat, ce qui me frappe, c’est justement cela : des mots devenus purement techniques, comme si la catastrophe pouvait se décrire sans laisser aucune place au chagrin. La canicule intérieure dont je parle n’est donc pas une faiblesse à soigner pour redevenir fonctionnel·le. Elle est le signe que la séparation se fissure, que le monde recommence à nous atteindre. C’est douloureux, et c’est peut-être le début d’une guérison.
La Bible connaît ce chemin. Le prophète Élie, après avoir lutté de toutes ses forces, s’effondre au désert et demande à mourir. Il a tout donné, il est brûlé de l’intérieur. Si le mot avait existé, on aurait dit de lui qu’il traversait un burn-out. Et c’est là, au creux de son épuisement, qu’il est rejoint :
« ¹¹YHWH passa. Devant lui, un souffle grand et fort arrachait les montagnes et brisait les rochers. YHWH n’était pas dans le souffle. Après le souffle, un tremblement. YHWH n’était pas dans le tremblement. ¹²Après le tremblement, un feu. YHWH n’était pas dans le feu. Et après le feu, la voix d’un fin silence. » (1 Rois 19,11-12)
Les mots hébreux de la fin, qol demama daqqa, sont presque intraduisibles. Ils disent une voix, un calme comme après la tempête, et quelque chose de fin, de ténu, de subtil. La Présence ne se donne ni dans le vacarme ni dans le feu, mais dans ce presque rien qui demande toute notre écoute. Élie n’est pas invité à nier le feu qu’il a vécu. Il est invité à descendre plus profond que le feu.
Il y a donc deux silences, et il importe de ne pas les confondre. Dehors, la canicule impose un silence qui pèse. Les bêtes et les arbres n’ont pas de mots pour dire leur détresse, elle passe par l’absence, l’oiseau qui ne chante plus, la branche qui casse net avant d’avoir jauni. Ce silence-là n’est pas paisible, et il est peut-être plus dur à entendre que nos propres cris, justement parce qu’il ne réclame rien. Thich Nhat Hanh disait que ce dont nous avons le plus besoin, c’est d’entendre en nous les sons de la terre qui pleure. En nous, et c’est là toute la profondeur de cette parole : la terre qui souffre ne pleure pas seulement au-dehors, elle pleure dans notre propre poitrine, et notre canicule intérieure est peut-être l’écho fidèle de la sienne. Le chemin spirituel en temps de canicule, c’est peut-être cela : ne pas fuir le premier silence, l’écouter jusqu’au bout, y compris pour celles et ceux qui ne peuvent pas le faire à notre place, et se laisser conduire par lui vers le second, celui d’Élie, fin et subtil, ce silence relié qui écoute plutôt qu’il n’écrase.
Etty Hillesum, qui écrivait en pleine nuit du nazisme, notait dans son journal : « Il y a en moi un puits très profond. Et dans ce puits, il y a Dieu. Parfois je parviens à l’atteindre. Mais plus souvent des pierres et des gravats obstruent ce puits, et Dieu est enseveli. Alors il faut le remettre au jour. » J’aime infiniment cette image en temps de sécheresse. Ni la canicule du dehors ni celle du dedans ne peuvent tarir cette source-là. Elles l’ensevelissent sous les gravats de nos peurs et de nos découragements, ce qui n’est pas la même chose. Le travail spirituel, alors, ressemble au geste patient de celui ou celle qui dégage un puits, pierre après pierre, pour retrouver l’eau qui n’a jamais cessé de couler dessous.
Et puis il y a cet autre feu, au début de l’Exode. Moshé garde son troupeau au désert, dans un paysage aussi sec que nos étés désormais, et voici :
« ²Le messager de YHWH se fit voir à lui dans une flamme de feu, du milieu du buisson. Il regarda : voici, le buisson brûlait dans le feu, et le buisson n’était pas dévoré. » (Exode 3,2)
L’hébreu dit littéralement que le buisson n’était pas mangé par le feu, et c’est bien l’étonnement de Moshé : ce feu-là ne dévore pas ce qu’il touche. C’est de ce buisson que sortira, quelques versets plus loin, le Nom imprononçable, « Je-suis ». Il y a donc deux feux. Il y a le feu qui dévore, celui des incendies dehors et dedans, celui de nos parts affolées qui se consument. Et il y a le feu qui ne consume pas, cette ardeur au fond de nous qui est la vie même, la flamme de la Présence qui habite tout ce qui est. Je ne dis pas que rien ne meurt. Dehors, des pertes sont bien réelles, des espèces s’éteignent, des glaciers ne reviendront pas, et le chagrin que cela soulève est juste, il n’a pas à être consolé trop vite ni recouvert de bonnes paroles. Mais au-dedans, si nous osons nous approcher, retirer les sandales de nos certitudes et regarder, nous découvrons que quelque chose brûle sans se détruire, et que notre douleur pour la terre est déjà ce feu-là. Ce qui pleure en nous devant les glaciers qui fondent, c’est la même profondeur qui se tait dans la méditation et qui s’émerveille devant une libellule. Il n’y a qu’un seul vivant, dehors et dedans.
Alors que faire de notre canicule intérieure ? Peut-être d’abord ne pas la fuir, et ne pas la laisser tout envahir non plus. Prendre au sérieux ce que les vivants font en période de grande chaleur : ils ralentissent, ils cherchent la fraîcheur, ils se rapprochent des points d’eau. Notre âme a besoin de la même sagesse. Ralentir, vraiment, ce qui n’est pas renoncer à agir. Chercher les lieux frais de notre intériorité, le silence, la gratuité, la beauté qui demeure. Revenir boire à la source enfouie, chaque jour, comme la biche du psaume : « Comme une biche languit vers les cours d’eau, ainsi mon âme languit vers toi » (Psaume 42,2). Et depuis ce lieu abreuvé, depuis ce Je-suis en nous qui ne brûle pas, prendre soin de ce qui souffre de la chaleur. Prendre soin d’abord de nos propres parts brûlées, se pencher sur elles comme on se penche sur un oiseau assoiffé au bord d’une coupelle, les écouter, les rafraîchir, leur laisser du temps, sans les presser de guérir. Puis, depuis ce même lieu, poser les gestes qui sont les nôtres pour la terre, avec confiance, sans porter seul·e le poids du monde.
Je ne me fais pas d’illusion, et je ne veux pas en donner : le travail sur soi n’éteindra pas les incendies, et il ne fera pas revenir ce qui a disparu. Mais je crois profondément que guérir en nous la séparation, réapprendre à nous habiter nous-mêmes, à sentir, à pleurer, à nous relier, est l’une des conditions pour cesser de reproduire, envers la terre comme envers les autres, les mêmes gestes de coupure. C’est peut-être là ce que la vie spirituelle a de plus concret à offrir en ce moment. Car voici ce que je crois, au cœur même de cet été brûlant, et ce n’est ni du déni ni un optimisme de commande, c’est une expérience que le silence vérifie : le vivant ne s’éteint pas au-dedans. Il se cache, comme les graines dans la terre sèche, qui attendent la première pluie pour lever. Notre tâche n’est pas de le sauver, il ne nous appartient pas. Notre tâche est d’en prendre soin, de garder dégagé le puits, de ne pas perdre le fil de la merveille, et de laisser la voix du fin silence nous redire, plus profond que toutes les alertes, que nous sommes tenu·es, avec toute la création, dans une même Présence que rien ne peut tarir.
Au-delà de tout et au-dedans de nous.
Nils Phildius, juillet 2026
