Où commence la violence ?
En 1970, Hélder Câmara, archevêque de Recife, au Brésil, publiait un petit livre intitulé Spirale de violence. Il avait passé sa vie au milieu des pauvres, il avait choisi la non-violence jusqu’au bout, et il écrivait ceci :
« Il y a trois sortes de violence. La première, mère de toutes les autres, est la violence institutionnelle, celle qui légalise et perpétue les dominations, les oppressions et les exploitations, celle qui écrase et lamine des millions d’Hommes dans ses rouages silencieux et bien huilés. La seconde est la violence révolutionnaire, qui naît de la volonté d’abolir la première. La troisième est la violence répressive, qui a pour objet d’étouffer la seconde en se faisant l’auxiliaire et la complice de la première violence, celle qui engendre toutes les autres. Il n’y a pas de pire hypocrisie de n’appeler violence que la seconde, en feignant d’oublier la première, qui la fait naître, et la troisième qui la tue. »
Dom Hélder Câmara
Ce texte a quelque chose de dérangeant. Chaque fois qu’une manifestation dégénère quelque part, chaque fois qu’une ville brûle, il nous revient comme une question qu’on aurait préféré ne pas entendre. Je crois que Dom Hélder Câmara avait raison : la violence commence bien avant la première pierre lancée. Et je crois aussi que c’est justement ce que nous avons le plus de mal à voir.
La mère de toutes les autres
Regardons d’abord ce que Câmara dit de la première violence, parce que tout se joue là. Il la nomme « mère de toutes les autres », et il en donne deux traits : elle est légale, et elle est silencieuse.
Elle est légale. Elle ne casse rien, elle décide. Elle passe par des budgets, des règlements, des contrats, des fermetures de classes ou de services, des loyers qui montent un peu chaque année. Personne n’enfreint la loi, puisque c’est la loi elle-même qui organise la chose.
Et cette loi n’est pas écrite de la même manière pour tout le monde. Depuis des décennies, dans beaucoup de pays, les plus grandes fortunes ont vu leurs impôts baisser pendant qu’on demandait aux services publics de faire des économies. Les milliardaires n’ont cessé de s’enrichir, et une part de cette richesse s’est construite grâce à des choix politiques : des allègements fiscaux, des niches, des paradis fiscaux qu’on laisse prospérer, des lobbies qui ont leurs entrées là où se votent les lois. Rien de tout cela n’est illégal. C’est exactement ce que Câmara appelle une violence qui « légalise et perpétue les dominations ». Quand on explique ensuite qu’il n’y a plus d’argent pour les écoles ou les hôpitaux, on oublie de dire où il est allé.
Concrètement, cela donne une infirmière qui n’a plus le temps de s’asseoir près d’un malade, un élève qui attend son professeur depuis la rentrée, une famille qui choisit entre le chauffage et les courses à la fin du mois. Cela donne une femme qui nettoie des bureaux la nuit, cumule deux emplois et n’arrive toujours pas à boucler le mois, un ouvrier dont l’usine ferme alors qu’elle faisait des bénéfices. Cela donne une forêt rasée pour une autoroute. Cela donne des agriculteur·trices et des éleveur·ses qui travaillent à perte, puis voient la sécheresse ou les feux emporter leurs récoltes. Certain·es n’en voient plus l’issue…
Car le dérèglement du climat est lui aussi une violence de la première sorte. Le pour cent le plus riche de l’humanité émet à lui seul autant de gaz à effet de serre que les deux tiers les plus pauvres, et ce sont les plus pauvres qui en paient le prix, eux qui l’ont si peu provoqué.
Elle est silencieuse. Câmara parle de « rouages silencieux et bien huilés », et l’image est juste : une machine bien huilée ne grince pas. Une classe surchargée ne brûle pas. Un rendez-vous médical qu’on n’obtient plus ne fait aucun bruit.
Pourquoi est-ce si difficile à voir ?
Il y a des raisons à notre aveuglement, et je crois qu’elles disent quelque chose de nous plutôt qu’elles ne nous accusent.
La première violence n’a pas de visage. Celui qui brise une vitrine, on peut le filmer. Mais qui a fermé la classe ? Le ministre, le parlement, les électrices et les électeurs, la dette, la conjoncture ? Même quand on sait qui en profite le plus, la décision elle-même se répartit sur tant de mains qu’elle semble n’appartenir à personne. Et ce qui n’appartient à personne, on finit par le prendre pour une fatalité.
Elle s’installe lentement. Notre regard est fait pour l’événement : un feu nous saisit, une usure de dix ans nous échappe. Ce qui se dégrade un peu chaque année devient vite l’ordre normal des choses, et l’on ne voit plus comme une violence ce qu’on a toujours connu.
Elle porte un autre nom. C’est ce que Câmara appelle l’hypocrisie : on réserve le mot « violence » à la seconde. La première, on la nomme réforme, rigueur, réalisme, compétitivité. Les mots ont ce pouvoir étrange de rendre les choses invisibles en les rendant respectables. Il arrive même qu’on déplace habilement le regard. Au début des années 2000, c’est une compagnie pétrolière, BP, qui a popularisé l’idée d’une « empreinte carbone » individuelle : chacun·e était invité·e à calculer la sienne, pendant que les plus gros émetteurs restaient hors champ. Le regard se porte volontiers là où il dérange le moins ceux qui décident.
Et surtout, nous en vivons tous un peu. C’est la raison la plus inconfortable. Par nos impôts, par ce que nous achetons, par l’argent de nos retraites placé dans des entreprises que nous ne choisissons pas, nous sommes assis·es quelque part dans la machine. Regarder ce qui a été cassé sous nos yeux est plus reposant, parce que d’autres l’ont cassé.

Yeshoua avait une image très forte pour cela : « Pourquoi regardes-tu la brindille dans l’œil de ton frère, alors que tu ne remarques pas la poutre qui est dans ton œil ? » (Matthieu 7,3). Le karphos, c’est un fétu, un éclat de bois qu’on voit tout de suite. La dokos, c’est la poutre maîtresse qui porte le toit d’une maison. On comprend alors pourquoi on ne la remarque pas : on vit dessous. Elle soutient la maison où nous habitons, et l’enlever ferait tout trembler. La brindille est bien plus facile à montrer du doigt.
La deuxième et la troisième
Câmara dit de la deuxième violence qu’elle « naît de la volonté d’abolir la première ». Je ne crois pas que chaque pillage soit une révolution, et beaucoup de destructions ne portent aucune revendication. Mais la colère qui déborde ne tombe pas du ciel. Regardez qui la porte, bien souvent : des jeunes. Ils et elles grandissent avec des études qui coûtent cher, des logements hors de prix, des emplois précaires et un climat qui se dérègle, et on leur demande d’être raisonnables. Ces dernières années, en Afrique, en Asie, en Amérique latine comme en Europe, c’est souvent une génération entière qui est descendue dans la rue. Quand on a le sentiment qu’on vous confisque votre avenir, on finit par ne plus croire aux voies patientes. Martin Luther King le disait à sa manière en 1967 : il condamnerait toujours les émeutes, parce qu’elles détruisent aussi ceux qui les commettent, mais il devait condamner avec la même vigueur les conditions qui y poussent. « En dernière analyse, ajoutait-il, une émeute est le langage de celles et ceux qu’on n’entend pas. »
Puis vient la troisième, celle qui réprime. Elle a souvent le visage de femmes et d’hommes qui sont là pour protéger, et qui se retrouvent à blesser à leur tour, parfois gravement. Câmara ne les accuse pas personnellement. Il montre qu’une spirale s’est refermée : en étouffant la deuxième violence sans toucher à la première, on lui prépare son prochain retour.
Les trois violences en moi
Câmara parlait de la société, mais je crois que sa spirale passe aussi par l’intérieur de chacun·e de nous. Il y a en moi une part qui tient à l’ordre établi, parce qu’il me protège et que j’y ai ma place. Il y a une part qui voudrait tout casser quand je me sens écrasé·e. Et il y a une part qui veut faire taire, en moi et autour de moi, ce qui dérange. Où est-ce que je profite, sans le voir, d’un ordre qui en écrase d’autres ? Qu’est-ce qui, en moi, a envie de briser quelque chose quand on ne m’entend pas ? Et qu’est-ce que j’étouffe, pour avoir la paix ?
Ces parts de nous ne sont pas mauvaises. Elles ont appris à nous protéger, chacune à sa manière. Les reconnaître n’enlève rien à l’indignation. Au contraire, je crois que cela la libère de la haine, et qu’une colère sans haine devient enfin capable d’agir. Il s’agit peut-être d’apprendre à lire le monde à deux mains : une main posée sur le cœur, pour reconnaître ce qui se joue en nous, et une main ouverte vers le monde, pour que cette reconnaissance ne devienne pas un refuge.
C’est pourquoi, quand on nous somme de choisir un camp, l’ordre ou la révolte, je crois qu’on peut refuser. Ce refus n’a rien d’une neutralité tiède. Il permet de se tenir du côté des personnes : celle qui a perdu son commerce en une nuit, celle qui a été blessée dans une manifestation, celui qui a été blessé en uniforme, et celle qui attend depuis des années qu’on l’entende. Il existe en nous un lieu plus profond que nos camps, celui de l’Être, où la Source nous rejoint. De là, on peut prendre parti pour chacune de ces personnes sans prendre parti contre aucune autre.
Pour les jours qui viennent
La prochaine fois qu’une image de destruction vous saisit, prenez le temps de respirer, de sentir vos pieds sur le sol, puis demandez-vous : qu’est-ce qui a commencé avant ? Et puis osez un pas concret, même petit : écouter vraiment ce que demandent celles et ceux qui manifestent, regarder où va votre argent, soutenir quelqu’un qui tient bon dans une école, un hôpital, une ferme ou une association près de chez vous. La spirale ne se brise pas d’un coup. Elle se desserre quand quelqu’un, quelque part, accepte de regarder plus loin que la fumée.
Toi, l’Au-delà de tout et l’Au-dedans de nous,
ouvre nos yeux sur ce qui ne fait pas de bruit,
sur les vies usées lentement et les attentes sans réponse.
Que notre colère se laisse habiter par ton Souffle,
jusqu’à devenir une force qui relève au lieu de briser.
Garde dans ton amour celles et ceux qui sont blessés,
dans leur corps, dans leur travail ou dans leur confiance.
Et que la paix se dépose en nous assez profondément
pour que nous puissions regarder la poutre
sans avoir peur que la maison s’écroule.
Nils Phildius, octobre 2026
