Relire l’histoire chrétienne pour retrouver le chemin du Christ au-delà de ses formes religieuses
Résumé
Il y a des instants où l’on cesse d’être séparé de ce qu’on regarde. Dans un paysage, une rencontre, un moment de silence inattendu - quelque chose se pose, et on reconnaît, sans pouvoir tout à fait l’expliquer, que c’était déjà là. Beaucoup de personnes connaissent cette expérience. Peu savent qu’elle est au cœur même du chemin ouvert par Jésus.
Beaucoup ressentent aujourd’hui une distance envers le christianisme, tout en continuant de pressentir que quelque chose d’essentiel s’y trouvait peut-être, quelque chose que l’histoire n’a pas toujours su garder. Certaines se sont éloignées des Églises pour rester fidèles à leur conscience ou à leur expérience. D’autres ont eu le sentiment que la spiritualité chrétienne avait perdu son lien avec la vie, avec le corps ou avec la terre. Pourtant, la quête ne disparaît pas. Elle demeure, souvent plus vive encore.
Ce texte propose de relire l’histoire chrétienne à partir d’une question : et si le chemin ouvert par Jésus portait dès son origine une expérience de non-dualité - une manière d’habiter le réel où les différences ne produisent plus de séparation, où la Source n’est pas ailleurs mais au-dedans, au cœur même de ce qui est ?
Les récits évangéliques montrent que Jésus met en acte cette manière d’être. Il traverse les frontières religieuses et sociales de son époque, partage la table avec les exclus, dialogue avec des femmes dans un monde dominé par les hommes, reconnaît une justesse intérieure chez des étrangers. Les distinctions qui semblaient évidentes commencent à se fissurer. Et lorsqu’il dit « Je suis », ce n’est pas une revendication d’identité parmi d’autres - c’est la désignation d’une présence qui précède toute séparation.
Les premières communautés ont tenté de prolonger cet élan dans des formes de vie très ouvertes. Mais avec le temps, les communautés ont cherché à durer et à s’organiser, et les structures religieuses ont progressivement adopté les hiérarchies culturelles de leur époque. Des séparations se sont renforcées : entre clercs et fidèles, entre hommes et femmes, entre corps et esprit, entre humanité et nature. Ce qui était relation est devenu ordre. Ce qui était reliance est devenu domination.
Pourtant, cette intuition d’unité n’a jamais complètement disparu. À différentes époques, des femmes et des hommes l’ont redécouverte - souvent depuis les marges, souvent à distance du pouvoir religieux - au cœur de la création et des relations humaines.
Relire cette histoire permet de comprendre que certaines blessures liées au christianisme ne viennent pas du chemin ouvert par Jésus lui-même, mais de formes historiques qui ont progressivement recouvert son élan. Cette distinction peut être profondément libératrice pour qui a quitté une forme religieuse pour préserver son intégrité intérieure.
Le chemin du Christ peut alors apparaître autrement : non comme la fondation d’une religion de séparation, mais comme la révélation d’une reliance profonde entre l’humain, la terre et le divin. La redécouvrir aujourd’hui ne revient pas à inventer autre chose, mais à retrouver ce qui n’a jamais vraiment cessé d’être là.

Pourquoi relire aujourd’hui l’histoire du christianisme ?
Il y a des moments où quelque chose se détend en nous sans qu’on l’ait cherché. Une lumière dorée après l’orage, l’écoute d’une personne vraiment présente, le contact de la terre sous les pieds. On n’est plus tout à fait séparé de ce qu’on vit. Beaucoup de personnes connaissent cela. Peu savent que c’est peut-être au cœur même du chemin ouvert par Jésus.
Beaucoup ressentent aujourd’hui une distance envers le christianisme, tout en continuant de pressentir qu’au cœur du message du Christ se trouvait peut-être autre chose que ce que l’histoire en a parfois laissé paraître. Certaines se sont éloignées des Églises pour rester fidèles à leur conscience, à leur expérience ou à leur sens de la justice. D’autres ont eu le sentiment que la spiritualité chrétienne avait perdu son lien avec la vie, avec le corps ou avec la terre elle-même. Pourtant, la quête ne disparaît pas : elle demeure, souvent plus vive encore.
Une question demeure en arrière-fond : et si le chemin ouvert par Jésus avait porté dès l’origine une expérience de non-dualité capable de relier l’humain au divin, aux autres et au monde, avant que l’histoire ne le recouvre progressivement de séparations devenues familières ?
Relire l’histoire chrétienne sous cet angle ne cherche pas à juger le passé ni à défendre une institution. Il s’agit de voir comment une expérience de non-dualité a continué de circuler à travers les siècles, même lorsque les structures semblaient s’en éloigner, et comment elle peut aujourd’hui être redécouverte et rejoindre notre propre expérience.
La non-dualité : de quoi parle-t-on ?
Le mot peut sembler appartenir à d’autres traditions spirituelles. Mais il désigne quelque chose que beaucoup connaissent sans lui donner de nom.
Il arrive des moments où la séparation entre soi et le monde s’atténue. Dans un paysage, une rencontre, un instant de présence profonde, on ne se vit plus face au monde comme un sujet séparé d’un objet. La vie est simplement vécue de l’intérieur. Le sentiment d’être isolé ou en concurrence se relâche.
La non-dualité ne signifie pas que tout serait confondu. Elle désigne une manière d’habiter le réel où les oppositions ne sont plus premières - qu’il s’agisse de l’intérieur et de l’extérieur, de l’humain et de la nature, du féminin et du masculin, de moi et l’autre, de la terre et du ciel ou du monde et de la Source. Les différences demeurent, mais elles ne produisent plus de séparation. Jean-Yves Leloup résume cela en une formule : sans confusion et sans séparation. Ni fusion, ni rupture - une reliance qui tient les deux ensemble sans les dissoudre l’un dans l’autre.
Dans une perspective spirituelle, cela signifie que la Source divine n’est pas ailleurs : elle se manifeste au-dedans, au cœur même de l’existence et des relations. Lorsque la séparation cesse d’organiser le regard, la relation change. Elle ne prend plus la forme de la domination ; elle devient reliance, reconnaissance d’un lien qui précède toute hiérarchie.
Cette expérience ne demande aucune appartenance religieuse pour être reconnue. Elle précède les croyances et les institutions.
« Dieu, c’est l’abîme intérieur. » - Jean Grosjean
Christian Bobin commente : « Ce n’est pas une autorité qui viendrait nous écraser ou nous culpabiliser. C’est l’insondable en nous, mais qui fait que nous vivons, c’est-à-dire que nous inventons, que nous créons, que nous rions. C’est une puissance vitale qui traverse la mort - comme un printemps portatif. »
Jésus propose et met en acte cette manière d’habiter le réel. Dans les récits évangéliques, on le voit constamment remettre en question les hiérarchies, traverser les exclusions et refuser les oppositions qui enferment. Il l’exprime aussi dans sa prière : Que tous soient Un, comme Toi, Père, Tu es en moi et moi en Toi (Jean 17,21). Ce n’est pas un idéal à atteindre, mais une réalité à laquelle on s’éveille chaque fois qu’on cesse de s’agripper aux identités fragmentées. Et lorsqu’il dit « Je suis » ou « C’est moi » dans l’évangile de Jean, ce n’est pas une revendication identitaire de son moi historique - c’est la désignation d’une présence qui précède toute séparation, d’un fond d’être partagé entre lui et la Source, ouvert à quiconque s’en approche.
Au commencement : la non-dualité mise en acte par Jésus
Quand on revient aux paroles et aux gestes de Jésus, on remarque qu’il ne fonde pas une religion organisée ni une institution chargée de gérer l’accès au divin. Il parle d’une réalité déjà présente, accessible au cœur même de l’existence humaine - ce qu’il appelle le Royaume des Cieux.
Des frontières considérées comme évidentes se fissurent dans ses gestes. Il partage la table avec ceux que la religion excluait, touche les corps déclarés impurs, reconnaît une justesse intérieure chez des étrangers et accueille celles et ceux que les normes sociales tenaient à distance. Il ne se contente pas de franchir ces frontières ; il en conteste le principe même.
Il remet en question toute supériorité prétendument naturelle - entre pur et impur, entre religieux et non religieux, entre malades et bien-portants, entre peuples ennemis, entre centre et périphérie, entre hommes et femmes, entre l’humain et la nature.
Ce déplacement concerne aussi la relation au monde créé. La nature n’apparaît jamais chez Jésus comme une réalité inférieure ou étrangère au spirituel : les oiseaux, les semences, les fleurs, l’eau ou les saisons deviennent des lieux de révélation. Le monde n’est pas séparé de la Source ; il en porte la trace et révèle une reliance fondamentale entre l’humain, la terre et les cieux.
La séparation entre hommes et femmes, particulièrement marquée dans le monde religieux de son époque, est elle aussi déplacée. Jésus dialogue publiquement avec des femmes, reçoit leur parole, se laisse interpeller par elles et les place comme témoins décisifs dans les récits évangéliques et dans l’annonce de la résurrection. Dans une société où l’autorité religieuse était entièrement masculine, ces gestes déplacent l’ordre établi et rendent la relation à la Source immédiatement accessible, sans médiation hiérarchique.
Tout se passe comme si la guérison proposée concernait la restauration d’une humanité libérée des séparations et des rapports de domination - religieux, sociaux ou liés au genre. La liberté à laquelle il appelle ne s’inscrit pas dans les cadres établis ; elle les traverse et les transforme en ouvrant un espace où la relation à la Source n’est plus conditionnée par l’appartenance, le statut ou le sexe.
Les premières communautés : l’élan non-duel continue
Les premières générations chrétiennes semblent avoir prolongé cet élan dans des formes très ouvertes. Les communautés se réunissent dans des maisons et organisent leur vie autour de relations quotidiennes, souvent à distance des cadres religieux officiels.
Ces assemblées rassemblent des personnes issues de milieux très différents : hommes et femmes, personnes libres et esclaves, juifs et non-juifs, riches et pauvres. Le partage du repas, de la prière et des ressources tend à relativiser des distinctions sociales considérées jusque-là comme structurantes. La voie chrétienne ouvre un espace de reliance où les hiérarchies habituelles commencent à perdre leur caractère absolu.
Cette manière de vivre transforme aussi le rapport aux biens matériels et à la terre. Le partage des ressources et une certaine sobriété volontaire traduisent une compréhension de l’existence où la possession cesse d’être le principe organisateur de la vie commune. La relation prime sur l’accumulation, la communion sur la domination.
Les textes anciens montrent également que des femmes participent activement à la vie des assemblées. Certaines accueillent les communautés, enseignent, prophétisent ou exercent des responsabilités reconnues. Phoebé est appelée diaconesse, Junia est mentionnée parmi les apôtres, Prisca enseigne avec Aquila.
Cette présence n’est pas anecdotique. Elle indique qu’une autre manière de vivre les relations entre hommes et femmes était en train d’émerger. Mais elle s’inscrit aussi dans un mouvement plus large où les distinctions religieuses, sociales et culturelles cessent progressivement de déterminer l’accès à la parole et à la responsabilité spirituelle.
L’autorité semble alors liée à l’expérience et à la reconnaissance mutuelle plutôt qu’au statut social, à l’origine ou au genre. Même si les limites culturelles demeurent, on perçoit une tentative fragile de sortir d’un ordre hiérarchique considéré jusque-là comme évident, y compris dans les relations entre hommes et femmes.
L’expérience croyante apparaît comme un espace où les relations humaines peuvent être transformées de l’intérieur, laissant entrevoir une manière nouvelle d’habiter ensemble le monde sans que les différences deviennent des séparations.
Lorsque l’expérience spirituelle devient institution
Avec le temps, les communautés cherchent à durer. Le christianisme s’organise. Les structures ecclésiales ne restent plus toujours fidèles à la liberté du message du Christ et se laissent influencer par les cadres culturels environnants.
Lorsque la tradition chrétienne s’inscrit dans les structures de l’Empire romain au IVᵉ siècle, elle adopte des modèles politiques hiérarchisés profondément marqués par l’ordre social de l’Antiquité tardive. Une distinction plus nette s’installe entre clercs et fidèles, entre autorité et obéissance, entre ceux qui enseignent et ceux qui reçoivent. Le religieux se différencie du monde ordinaire, et l’accès au sacré tend à passer par des médiations institutionnelles reconnues.
Ce qui était relation est devenu ordre. Ce qui était reliance est devenu domination. L’autorité spirituelle se concentre progressivement dans un clergé masculin, non seulement par habitude culturelle mais aussi par élaboration théologique. La séparation entre hommes et femmes cesse d’être perçue comme un héritage social évolutif pour devenir un ordre présenté comme voulu par Dieu.
Dans le même mouvement, la nature tend à être comprise comme un monde mis à disposition de l’humain plutôt que comme une réalité participante de la relation divine. La séparation entre humanité et cosmos s’accentue parallèlement aux autres formes de hiérarchisation. Les femmes disparaissent peu à peu des fonctions d’enseignement et de gouvernement spirituel. Leur parole théologique devient suspecte, leur autorité limitée, leur expérience spirituelle souvent reconnue seulement lorsqu’elle demeure soumise à une validation masculine.
Comme l’a montré d’abord Rosemary Radford Ruether,1 puis d’autres théologiennes (éco)féministes après elle, la théologie a parfois servi à légitimer des structures patriarcales, sociales et culturelles déjà en place. Peu à peu, des distinctions héritées de contextes culturels particuliers ont été comprises comme relevant d’un ordre sacré.
Lorsque la non-dualité cède la place à la séparation
Au fil des siècles, une vision dualiste s’installe progressivement dans la compréhension chrétienne du monde. Le spirituel est associé au ciel et à l’au-delà, tandis que le corps, la matière et souvent le féminin sont perçus comme ambivalents ou inférieurs. La vie terrestre tend à être comprise comme un lieu de chute ou d’épreuve plutôt que comme un espace de manifestation de la Source.
Cette évolution ne concerne pas seulement la relation entre hommes et femmes. Elle introduit une série de séparations durables : entre âme et corps, entre nature et grâce, entre sacré et profane, entre responsables religieux et croyants ordinaires, entre humanité et création. Le monde visible cesse progressivement d’être perçu comme porteur de présence pour devenir un domaine à maîtriser, à corriger ou à dépasser.
La nature peut alors être envisagée comme un simple décor ou une ressource, et non plus comme une communauté de vie à laquelle l’humain appartient. La rupture spirituelle devient progressivement rupture écologique.
Dans ce contexte, le masculin est lié à l’autorité, à la raison et à la transcendance, tandis que le féminin est associé au corps, à l’émotion ou à la nature. Cette hiérarchisation ne concerne pas seulement les femmes ; elle fracture aussi l’expérience intérieure des hommes eux-mêmes, appelés à se couper de certaines dimensions sensibles ou relationnelles pour correspondre à un modèle spirituel dominant.
La domination patriarcale devient ainsi l’une des expressions les plus visibles d’une vision séparée du réel, parce qu’elle inscrit dans les relations humaines une hiérarchie présentée comme naturelle et sacrée. Mais elle révèle en réalité une rupture plus profonde : celle d’un monde où la différence cesse d’être relation pour devenir hiérarchie.
La domination des femmes, la domination sociale et la domination de la nature procèdent d’une même logique historique et spirituelle : celle d’un monde compris à partir de la séparation plutôt que de la relation, où ce qui est perçu comme supérieur s’autorise à gouverner, contrôler ou exploiter ce qui est jugé inférieur.
Les conséquences de la dualité sur les femmes et sur les hommes
Pour beaucoup de femmes à travers les siècles, cette évolution n’a pas seulement représenté une transformation institutionnelle. Elle a touché la manière même de se percevoir devant la Source. Lorsque l’autorité spirituelle devient presque exclusivement masculine, certaines ont pu intérioriser l’idée que leur parole, leur expérience ou leur relation au divin nécessitaient validation ou médiation.
La blessure n’est alors pas seulement sociale ou ecclésiale. Elle devient intérieure, parfois silencieuse, affectant le sentiment d’être pleinement légitime dans la vie spirituelle.
Mais cette blessure ne concerne pas uniquement les femmes. Elle touche toute personne dont l’expérience intérieure ne correspond pas aux formes reconnues par l’institution. L’espace religieux, destiné à manifester une réconciliation universelle, peut alors devenir un lieu où la distance entre soi et le Divin semble réintroduite - là où elle aurait dû s’effacer.
Et pourtant. Les blessures, les fragilités, les contradictions ne sont pas à éliminer. Elles peuvent devenir des lieux de passage vers plus d’unité - si quelqu’un ose les accueillir plutôt que les juger. Ce que le christianisme institutionnel a parfois refusé de faire, la non-dualité l’invite : traverser ce qui divise sans le figer en opposition.
La mémoire non-duelle jamais entièrement perdue
Malgré cela, une autre intuition traverse continuellement l’histoire chrétienne. Des femmes et des hommes redécouvrent régulièrement une expérience directe de l’unité, souvent à distance des centres de pouvoir ou des formes religieuses dominantes.
À différentes époques, cette mémoire réapparaît là où la séparation cesse d’être première : dans la relation à la création, dans l’attention au corps, dans la compassion envers les plus vulnérables, dans une expérience intérieure où la présence divine n’est plus perçue comme extérieure ou réservée à quelques-uns.
Isaac le Syrien au VIIᵉ siècle, Hildegarde de Bingen au XIIᵉ siècle, Claire et François d’Assise au XIIIᵉ siècle, ou encore Maître Eckhart et Julienne de Norwich au XIVᵉ siècle témoignent d’une relation au divin vécue au cœur même de la création et des relations humaines. Beaucoup de ces voix, souvent féminines, ont dû parler depuis les marges ou contourner les structures d’autorité pour être entendues, précisément parce que leur expérience remettait implicitement en question les séparations établies entre esprit et matière, entre autorité et expérience, entre masculin et féminin.
Chez ces figures, la relation à la terre, aux créatures et aux éléments retrouve une dimension fraternelle. La nature n’est plus opposée au spirituel, le corps n’est plus suspect et la relation humaine devient lieu de révélation. La création redevient partenaire de relation plutôt qu’objet d’usage, rappelant silencieusement que l’unité pressentie au commencement n’a jamais totalement disparu.
La non-dualité n’a donc jamais cessé de circuler dans l’histoire chrétienne ; elle a continué à vivre là où l’expérience restait première et où la relation importait davantage que le pouvoir, là où le chemin spirituel redevenait expérience plutôt que système.
Retrouver aujourd’hui le chemin non-duel du Christ
Relire cette histoire permet de comprendre que certaines blessures liées au christianisme ne proviennent pas nécessairement du chemin ouvert par Jésus lui-même, mais de formes historiques particulières qui ont progressivement recouvert son élan originel.
Pour celles et ceux qui ont fait l’expérience de l’exclusion, du fait de ne pas être entendu-es ou reconnu-es dans leur parole, ou d’inégalités vécues comme spirituellement injustes, cette distinction peut devenir profondément libératrice. Beaucoup ont quitté des formes religieuses pour préserver leur intégrité intérieure, sans toujours savoir que leur intuition rejoignait peut-être déjà le cœur même du message évangélique.
Distinguer le Christ de certaines constructions religieuses ultérieures ne revient pas à nier l’histoire. Cela permet de la regarder avec lucidité, sans confondre l’essentiel et ses formes changeantes. Le chemin de libération ouvert par Jésus ne s’est pas épuisé dans les structures qui ont cherché à l’organiser.
Si la non-dualité a été progressivement voilée, elle n’a jamais disparu. Elle demeure inscrite dans l’expérience humaine elle-même. Elle se laisse pressentir dans le silence, dans la relation et dans la proximité avec la nature, lorsque l’humain cesse de se vivre comme séparé et redécouvre qu’il participe d’un même souffle d’existence.
Peut-être que le chemin spirituel de notre temps consiste simplement à redécouvrir cette non-dualité longtemps voilée, non comme une idée nouvelle, mais comme une intuition déjà présente en chacun-e, attendant d’être reconnue.
Le chemin ouvert par le Christ ne fonde pas une religion de séparation ; il révèle une reliance originelle entre l’humain, la terre et la Source. Lorsque les institutions religieuses se sont imposées, elles ont progressivement recouvert cette intuition, qui demeure pourtant inscrite dans l’expérience humaine, jusque dans la mémoire du corps. La redécouvrir aujourd’hui ne revient pas à inventer autre chose, mais à retrouver une manière d’habiter le réel où la dignité de chacun-e ne dépend d’aucune médiation dominante. Peut-être est-ce cela, au fond, que désigne cette intuition ancienne et toujours neuve : se goûter Un-e en Dieu.
AnneDorcas & Nils Phildius, mars 2026
- Rosemary Radford Ruether (1936-2022) est une théologienne chrétienne américaine, pionnière de la théologie féministe et de l’écothéologie. Ses travaux ont montré comment certaines structures patriarcales et dualistes se sont progressivement inscrites dans l’histoire du christianisme, souvent en tension avec l’élan relationnel présent dans les origines évangéliques ↩︎

Un grand merci pour ce texte qui me touche au cœur et à l’intelligence, en
les réconciliant, dans une très belle espérance. Je n’ai jamais lu quelque chose d’aussi clair et éclairant sur la non-dualité
Gratitude et communion avec ce qui est et vient à nous de façon inattendue et précieuse …
Merci beaucoup pour votre message. Nous sommes heureux que ce texte ait pu réconcilier en vous le cœur et l’intelligence autour de cette mémoire non-duelle du christianisme.
En communion avec vous dans cette ouverture à la Source qui se laisse reconnaître au cœur de ce qui est.
Merci vraiment pour ce texte qui me parle tellement et qui rejoint tout à fait mes intuitions et ce que je vis au jour le jour. Pourquoi ne pas faire une journée ou des soirées de réflexion sur ce thème de la non dualité dans le christianisme? Et sur la personnalité de Yeshua qui peut vraiment être questionnée telle qu’on nous la présente dans le christianisme .Cela nous aiderait sans doute à approfondir ce sujet , très important pour moi…
Chère Genenviève, Merci beaucoup pour ton message, ça me touche de sentir que ce texte rejoint quelque chose de ton expérience.
Oui, cette question de la non-dualité dans le christianisme mérite vraiment d’être explorée ensemble, pas seulement en théorie mais aussi à partir de ce que chacun-e vit concrètement.
Il y a déjà des espaces à la Maison bleu ciel où ces questions sont abordées, notamment dans les Heures bleu ciel ou dans l’atelier de spiritualité, mais ton idée de proposer des temps plus explicitement centrés sur cela est très juste. Je note.
Au plaisir de poursuivre ces explorations ensemble !
Il n’en reste pas moins qu’il y a une distinction à faire entre la réalité matérielle et le réel spirituel qui enrichit le monde matériel. Le monde matériel est soumis à la destruction et le monde spirituel est aussi en danger des puissances de destruction et de violence.
Il y a donc un discernement et un choix permanent à faire entre la bienveillance divine et la suffisance du moi et l’arrogance qui accumulent les encombrements de la personne.
Il reste encore une différence entre l’homme et la femme sur un plan physique mais une égalité sur le plan spirituel.
Merci pour ton commentaire et pour ta lecture attentive.
Je suis d’accord avec toi sur le fait que les différences existent et que le discernement intérieur reste essentiel. Dans le texte, ce que nous essayons surtout de souligner, ce n’est pas la disparition des différences, mais le moment où elles cessent de devenir des oppositions ou des hiérarchies.
Dans une perspective non-duelle, les différences demeurent bien sûr, mais elles peuvent devenir des formes de relation plutôt que des séparations.
Merci encore pour cette contribution à la réflexion.
Un grand MERCI à vous Anne Dorcas et Nils pour ce texte enrichi par votre lien … il contribue à apaiser mon « critique intérieur ».. De tout coeur avec vous et les amis de la Maison Bleu Ciel.
Christiane
Un grand merci pour cet article qui met en lumière une vérité essentielle ! Cette non-dualité au coeur de l’enseignement de Yeshua ressort particulièrement dans l’évangile selon Thomas, où il y a des logia y invitant directement : « Quand vous étiez un, vous avez fait le deux. Maintenant que vous êtes deux, que ferez-vous ? ». Mais alors ne faudrait-il pas cesser de diviniser Yeshua pour y reconnaître un humain éveillé ? Les travaux de
Elisabeth Schussler Fiorenza, en particulier « in memory of Her », sont très éclairants dans une perspective de théologie féministe et mettent en lumière comment Yeshua pouvait être perçu de son vivant comme un prophète de la Sophia…
Merci beaucoup, Jean, pour ce partage et pour le rappel de cette parole de l’Évangile de Thomas.
Oui, la divinisation de Yeshua comme « seul Fils de Dieu » mérite vraiment d’être interrogée: ne sommes-nous pas tous filles et fils de la Source ? C’est un point que j’aimerais creuser dans un autre article, en lien avec la divinisation de l’humain chère à la tradition orthodoxe: « Dieu s’est fait humain pour que l’humain devienne Dieu », selon la formule d’Athanase d’Alexandrie.
Merci pour ce texte très clair que je vais transmettre à mes amis qui se méfient encore du christianisme. On les comprend et en même temps quelle perte ! Merci à la Maison Bleu Ciel de nous accompagner sur ce chemin de reliance 🙏
Merci beaucoup Aline !🙏
Oui, on comprend bien ces méfiances… et en même temps, oui, quelle perte.
Heureux si ce texte peut ouvrir un peu de confiance et de reliance.
Merci pour ce texte éclairant, précis et encourageant!
Merci, Sophie, pour ce retour !