Entrer dans le carême : revenir au lieu secret

Nous sommes dans la période du Carême. Il a commencé mercredi 18 février 2026 et se terminera le jeudi saint 2 avril 2026.

Ce mot fait parfois surgir des images d’efforts, de résolutions ou de privations. Pourtant l’Évangile de Matthieu, au chapitre 6, nous transmet des paroles de Jésus qui peuvent accompagner ce temps et en éclairer le sens autrement. Il y parle de l’aumône, de la prière et du jeûne, des gestes présents depuis longtemps dans les chemins spirituels, que l’on retrouve aussi sous d’autres formes dans diverses traditions religieuses. Le même 18 février, le mois de Ramadan s’est ouvert pour les musulman-es. Il est touchant de voir que différentes voies humaines entrent en même temps dans une période d’attention, chacune avec sa langue, ses symboles et son souffle.

Les paroles de Jésus commencent par une invitation très directe : « gardez-vous de pratiquer votre justice devant les humains pour être vus par eux ». Il met en lumière quelque chose de très simple et profondément humain. En nous vit une part qui aime être vue. Une part qui cherche la reconnaissance, qui espère un signe d’approbation, qui se sent davantage exister lorsqu’un regard la confirme. Cette part n’a rien d’anormal. Elle s’est formée au fil de notre histoire et nous a aidés à trouver notre place. Elle peut aussi se glisser dans nos gestes les plus sincères. Nous pouvons offrir quelque chose tout en nous regardant offrir. Nous pouvons nous recueillir tout en sentant qu’une autre voix observe ce qui se passe en nous.

C’est à cette dynamique que fait écho la parole : « lorsque tu fais l’aumône, ne sonne pas de la trompette devant toi ». Cette image parle d’une mise en scène intérieure. Une part agit pendant qu’une autre commente. Une part s’élance pendant qu’une autre mesure l’effet produit. Cette division nous est familière. Elle traverse notre vie intérieure. Puis vient cette phrase presque déroutante : « que ta gauche ne sache pas ce que fait ta droite ». Elle ouvre la possibilité d’un lieu plus profond que cette division. Un lieu d’où l’action peut surgir sans être reprise par l’image de soi. Dans ce lieu, le geste circule librement, comme une source qui coule sans se regarder.

Jésus poursuit avec une autre image : « lorsque tu pries, entre dans ta chambre intérieure, ferme ta porte ». Ce lieu retiré évoque un espace où l’on cesse de se comparer, de s’évaluer ou de s’exposer. Là peut se découvrir une qualité de présence qui ne dépend d’aucun regard extérieur. Dans cet espace, la prière change de tonalité. Elle ne consiste plus à accumuler des paroles. Elle devient disponibilité. Il ajoute d’ailleurs : « en priant, ne rabâchez pas », comme si les mots pouvaient parfois couvrir l’écoute.

Puis vient une parole qui déplace profondément la manière de prier : « votre Père sait ce dont vous avez besoin avant que vous le lui demandiez ». La relation existe avant toute demande. La connaissance précède la parole. La prière devient alors un geste d’ouverture. Elle n’informe pas la Source, elle nous rend attentifs à ce qui est déjà là.

Le jeûne reçoit lui aussi une lumière nouvelle. Jésus dit : « lorsque vous jeûnez, ne devenez pas sombres », puis encore : « parfume ta tête et lave ton visage ». Comme s’il suggérait que ce dépouillement peut se vivre avec douceur, sans gravité affichée. Jeûner peut signifier laisser tomber ce qui nourrit notre image, suspendre un appui auquel nous nous accrochons. Il existe une manière de se délester qui rend plus libre et plus léger.

Il parle enfin de la récompense : « ils reçoivent pleinement leur récompense ». Ceux qui agissent pour être vus obtiennent ce qu’ils recherchent. Le regard reçu correspond à l’intention qui l’a suscité. Lorsque l’action naît du lieu secret, l’expérience change. On habite ce lieu. Une cohérence intérieure apparaît.

Ainsi le Carême peut devenir un temps d’attention. Un temps pour reconnaître les voix qui se croisent en nous : la part qui veut être reconnue, celle qui a peur de ne pas compter, celle qui se compare, celle qui se juge. À travers cette écoute, un espace plus vaste peut se laisser percevoir, un espace où l’action et sa source ne sont plus séparées, où la prière devient relation vécue, où le jeûne devient liberté.

Entrer dans le Carême aujourd’hui, c’est consentir à ce déplacement, laisser le regard extérieur perdre de son pouvoir et revenir au secret intérieur.

Les quarante jours qui s’ouvrent peuvent être vécus comme un chemin vers cette cohérence. Ci-dessous, je vous offre des pistes pour chaque jour. Elles ne sont pas des exercices à réussir mais des invitations à demeurer attentifs-ves. Le chemin ne se construit pas par la volonté. Il se révèle lorsque nous acceptons de revenir au centre.

Nils Phildius, 18 février 2026

Carnet de route de Carême - quarante jours pour revenir au centre

Lire la phrase lentement le matin, la laisser résonner pendant la journée, puis le soir prendre un instant pour écouter ce qu’elle a ouvert. Il ne s’agit pas d’évaluer mais d’observer et de noter. Est-ce que quelque chose se rassemble petit à petit ? Ce chemin n’est pas une montée vers un ailleurs mais une descente vers une Présence déjà là.

Semaine 1 - Voir ce qui cherche à être vu

Jour 1 - Reconnaître en soi le désir d’être vu sans le juger.
Jour 2 - Observer quand une action cherche une approbation.
Jour 3 - Sentir la différence entre agir et se regarder agir.
Jour 4 - Accueillir la part de soi qui veut être reconnue.
Jour 5 - Écouter ce qu’elle craint si elle n’est pas vue.
Jour 6 - Lui offrir intérieurement un espace sûr.
Jour 7 - Se reposer du besoin d’impressionner.

Semaine 2 - Laisser la vie circuler

Jour 8 - Poser un geste bon que personne ne saura.
Jour 9 - Donner quelque chose sans laisser de trace.
Jour 10 - Laisser circuler une parole bienveillante.
Jour 11 - Offrir une écoute sans raconter ensuite qu’on l’a offerte.
Jour 12 - Goûter la joie discrète de ce qui ne se montre pas.
Jour 13 - Sentir que la vie donne à travers soi.
Jour 14 - Remercier intérieurement pour ce qui peut circuler.

Semaine 3 - Entrer dans la chambre intérieure

Jour 15 - Entrer quelques minutes dans l’espace intérieur.
Jour 16 - Fermer doucement la porte du regard extérieur.
Jour 17 - Laisser les pensées passer sans les retenir.
Jour 18 - Demeurer présent à la respiration.
Jour 19 - Découvrir qu’être là suffit.
Jour 20 - Goûter la présence silencieuse qui voit tout.
Jour 21 - S’abandonner à cette présence.

Semaine 4 - Jeûner de ce qui n’est pas l’essentiel

Jour 22 - Observer ce qui nourrit l’image de soi.
Jour 23 - Choisir un petit jeûne intérieur.
Jour 24 - Accueillir les résistances qui apparaissent.
Jour 25 - Écouter ce que ces résistances racontent.
Jour 26 - Sourire à la part qui proteste.
Jour 27 - Sentir ce qui demeure quand un appui disparaît.
Jour 28 - Découvrir une liberté plus vaste.

Semaine 5 - Habiter l’unité

Jour 29 - Honorer son intériorité avec douceur.
Jour 30 - Se regarder avec bienveillance.
Jour 31 - Laisser tomber une comparaison.
Jour 32 - Renoncer à se justifier.
Jour 33 - Consentir à être tel que l’on est.
Jour 34 - Se tenir dans la présence nue.
Jour 35 - Habiter le silence.

Derniers jours - Demeurer

Jour 36 - Voir les différentes voix intérieures dialoguer.
Jour 37 - Reconnaître l’acteur intérieur avec tendresse.
Jour 38 - Sentir un espace plus vaste que ces voix.
Jour 39 - Se laisser être vu de l’intérieur.
Jour 40 - Demeurer dans cette unité tranquille.

2 commentaires à propos de “Entrer dans le carême : revenir au lieu secret”

  1. Cher Nils
    Chaque jour je lis une de tes phrases et parfois je reviens à ton texte , celui qui introduit chaqu’une de ces phrases, si porteur de justesse et qui m’éclaire au -dedans. Je pressens cette ouverture, j’entrevois le chemin,
    je découvre mes freins, j’accueille mes râles .. Ce que tu nous partages m’apaise. Un grand merci… bien à toi , Karine.

    Comme je suis longuement au loin, je me suis mise au zoom.. Quelle chance que ce mode d’apprendre, d’entendre, de me sentir en communauté..
    Merci à tous et toutes du fond du coeur.

    1. Merci beaucoup, Karine, pour ton message. Je suis touché de savoir que ces phrases t’accompagnent jour après jour et qu’elles ouvrent en toi cet espace d’écoute au-dedans.
      Je suis heureux aussi que tu puisses nous rejoindre par Zoom, même si tu es loin, et sentir ce lien avec les autres. Merci pour ta présence par ce moyen-là !
      Avec toute mon amitié,
      Nils

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