Une voie de liberté intérieure
Nous passons une grande partie de notre vie à essayer de comprendre qui nous sommes. Nous explorons notre identité à travers nos pensées, nos émotions, nos histoires personnelles, notre rôle dans la société. Nous nous interrogeons sur notre place, sur le sens de notre vie. Ce cheminement est essentiel. Pourtant, une question se pose : sommes-nous réellement ce que nous croyons être ?
La désidentification est un processus qui permet de se décoller de tout ce qui nous définit en surface pour retrouver une liberté plus profonde. Il ne s’agit pas de nier notre personnalité, mais de reconnaître qu’elle n’est pas l’essence de notre être. Ce chemin n’est cependant pas univoque : avant de se désidentifier, encore faut-il avoir une identité suffisamment consolidée. Pour certain-e-s, l’ancrage dans une identité stable est un passage nécessaire avant d’explorer une ouverture plus vaste. Cette démarche n’a donc rien d’absolu ni d’obligatoire ; elle demande à être ajustée à chacun-e selon son cheminement intérieur.

L’identification à l’avant-plan : le personnage-moi
Notre quotidien est souvent guidé par notre égo, ce personnage que nous avons construit au fil du temps. Nous nous identifions à nos pensées, à nos émotions, à nos réactions. Nous croyons être ce que nous ressentons ou ce que nous pensons à un instant donné. Ce mode de fonctionnement nous enferme dans une vision limitée de nous-mêmes, où nos émotions et nos croyances dirigent notre vie.
Nous sommes également conditionnés par tout ce que nous avons reçu : notre héritage familial, culturel, spirituel, nos expériences passées. Ces éléments influencent notre manière d’être au monde, souvent sans que nous en ayons pleinement conscience. Pour certain-e-s, prendre conscience de ces conditionnements est une première étape nécessaire avant d’entamer un travail de désidentification. Il ne s’agit pas d’une fuite en avant, mais d’un processus de maturation intérieure qui se fait par allers-retours.
L’arrière-plan : la conscience du Je-suis
Il existe cependant une autre dimension de nous-mêmes, un espace plus vaste qui n’est pas soumis aux fluctuations de l’avant-plan. C’est la conscience du Je-suis, cette présence intérieure qui observe sans s’identifier. Ce basculement de perspective nous permet de voir nos pensées et émotions sans être totalement absorbés par elles.
Prendre du recul, observer nos réactions avec bienveillance et sans s’y attacher, c’est déjà un premier pas vers la désidentification. Mais il est important de préciser que ce processus ne doit pas être une tentative de déni ou de rejet de ce que nous sommes. Pour qu’il soit bénéfique, il demande un ancrage préalable, une capacité à être présent-e à soi-même sans se perdre.
Une invitation à « tout quitter » : une lecture renouvelée des paroles de Jésus
Dans les évangiles, Jésus invite souvent à « tout quitter » pour entrer dans le Royaume. Ce dépouillement n’est pas une simple renonciation matérielle, mais une invitation à se libérer de nos attachements et de nos identifications. Tant que nous nous définissons uniquement par nos rôles sociaux, nos relations, nos statuts ou nos croyances, nous restons enfermés dans une vision limitée de nous-mêmes.
Jésus appelle à dépasser ces identifications pour entrer dans une conscience plus vaste, celle du Royaume, où l’on ne se perçoit plus uniquement comme un être conditionné par le monde extérieur, mais comme une présence reliée à l’Essentiel. Mais là encore, ce dépouillement ne peut être un acte forcé : il se fait lorsque le moment est juste, lorsque l’on est prêt-e à lâcher sans se perdre.
François d’Assise exprimait cette même dynamique en écrivant à ses frères :
« Ne gardez pour vous rien de vous afin que vous accueille tout entiers Celui qui se donne à vous. »
Les anciens appelaient cette démarche kénose, ce mouvement d’abandon intérieur où l’on se vide de toute appropriation pour devenir pleinement disponible à l’Essentiel.
Se désidentifier sans rejeter son égo
Ce chemin n’est pas un rejet de l’égo, mais une manière de le remettre à sa juste place. Se désidentifier ne signifie pas nier ce que nous sommes ni chercher à nous débarrasser de notre personnalité. Il ne s’agit pas d’un « il faut » moral, mais d’un processus naturel de retour à soi.
Rejeter son égo sans l’accueillir peut mener à des illusions spirituelles où l’on cherche à se prouver quelque chose. L’important est d’adopter une posture bienveillante envers soi-même, d’observer avec douceur nos mécanismes sans les juger, et d’accompagner notre égo vers plus de paix. Cette posture suppose d’accepter que, pour certain-e-s, la consolidation de l’identité soit une étape indispensable avant d’entreprendre une démarche de recul et d’ouverture.
Pratiques pour se désidentifier
Plusieurs pratiques permettent d’ouvrir cet espace intérieur et de développer une conscience plus large :
- La méditation : Observer ses pensées et ses émotions sans s’y attacher.
- Le chant et la prière du cœur : Laisser la répétition d’un chant ou d’un mantra créer un espace de présence.
- Le jeûne et la prière : Expérimenter le dépouillement pour retrouver une liberté intérieure.
- La lecture contemplative (« lectio divina ») : Approfondir les textes sacrés avec une posture d’accueil et d’écoute.
- Le travail sur l’observateur intérieur : Prendre du recul sur ses pensées et émotions.
- Le dialogue intérieur (Voice dialog) et la communication non-violente (CNV) : Identifier les besoins sous-jacents à nos réactions et ouvrir un espace de conscience plus large.
Chacune de ces pratiques peut être explorée en fonction de son propre cheminement. L’important n’est pas d’entrer de force dans un processus de désidentification, mais d’apprendre à écouter ce qui est juste pour soi.
Retrouver le Je-suis
Cheminer vers la désidentification, c’est d’abord une invitation à chercher ce que nous sommes en vérité. Se questionner sur ce que nous croyons être, discerner ce qui en nous est un simple réflexe conditionné et ce qui relève d’une véritable expression de notre être.
Il ne s’agit pas de renoncer à l’unicité de notre existence, mais au contraire de la laisser se manifester pleinement, dégagée des illusions qui nous restreignent. C’est laisser émerger en nous un espace d’être qui n’a plus besoin d’ajouter quoi que ce soit pour être pleinement vivant.
Se désidentifier, c’est finalement réaliser que ce que nous sommes ne peut pas être enfermé dans une définition, mais se déploie dans une présence qui se reçoit et se vit au présent. Mais ce chemin ne se fait pas sans discernement : il demande parfois des allers-retours entre enracinement et ouverture, entre affirmation de soi et lâcher-prise, pour trouver un équilibre juste et fécond.
Nils Phildius, le 5 février 2024
Pour aller plus loin, vous pouvez regarder la vidéo de l’Heure bleu ciel sur ce thème